Succession du président Biya : enjeux, acteurs et stratégies

Arrivé au pouvoir en 1982 à travers une parentocratie de type impur (passation du pouvoir à son filleul politique), Biya cumule plus de 30 ans de pontificat présidentiel. Agé de 81 ans, son fauteuil fait de plus en plus l’objet de beaucoup de convoitises à l’heure où certains pensent qu’il est déjà presque à la porte de sortie.

Mono

Arrivé au pouvoir en 1982 à travers une parentocratie de type impur (passation du pouvoir à son filleul politique), Biya cumule plus de 30 ans de pontificat présidentiel. Agé de 81 ans, son fauteuil fait de plus en plus l’objet de beaucoup de convoitises à l’heure où certains pensent qu’il est déjà presque à la porte de sortie. Les enjeux de la succession font naître une multitude d’acteurs qui ne lésinent sur aucune stratégie pour s’affirmer comme héritier de la chefferie constitutionnelle de Yaoundé.


Un sujet presque tabou   

Encore hantés par l’omnipotence et l’omniprésence d’un prince éternitaire voire éternel, certains Camerounais refusent encore de poser l’hypothèse du départ de Paul Biya du pouvoir, beaucoup dessinent le chaos. Argument pertinent d’autant plus que le charisme et la puissance de l’homme restent jusqu’ici inégalables. Cette déification du détenteur d’un mandat relève de ce processus d’adoubement qui a fait de l’homme un totem dont l’absence entraînerait le désastre.

Enjeux de reproduction pour les proches de Biya

Les partisans du régime actuel nourrissent l’envie de pérenniser le système en vue de sécuriser des acquis de plus de 50 ans ou alors de 32 ans de règne selon qu’on est arrivé aux affaires à l’époque d’Ahidjo ou de Biya, acquis glanés au terme d’un règne de favoritisme, népotisme et prévarication. Alors, la caste qui contrôle actuellement les ressources administratives, politiques et économiques n’est pas prête à cracher sur l’offrande. L’instinct de survie politique et économique fait focaliser l’attention des apparatchiks de l’heure sur tous les détails de la succession.

La méfiance entre proches, héritiers potentiels

La personnification de l’Etat a fait de Biya le symbole unificateur, le garant de la stabilité et de la reproduction du régime. Aujourd’hui, certains redoutent l’incapacité d’un héritier à assurer la continuité du biyaisme d’où la méfiance et les guerres latentes dans le cercle proche du proche du pouvoir. Ce sentiment habite notamment les hauts cadres de l’armée.

Rupture pour les forces alternatives

En face, on retrouve des forces dites alternatives, exaspérée par la « mêmeté ». Ces dernières, assoiffées de pouvoir, butent jusqu’ici face à un adversaire qui a configuré le jeu de telle manière à être toujours le gagnant. Elles comptent profiter du départ de Biya pour caresser ce rêve d’émasculer les responsables de la décrépitude du pays. C’est le moment où jamais de renverser cette bourgeoisie.

Les acteurs

Les enjeux de la succession de Paul Biya sont énormes, cruciaux et sensibles et mobilisent par conséquent une multiplicité d’acteurs d’horizons divers se définissant comme personnes physiques ou morales. La nature de ces acteurs dépend de leur appréhension de la transition. Si certains émettent des hypothèses d’une succession pacifique, d’autres se préparent à la thèse d’une transition non démocratique.

D’abord les acolytes de Biya, chérifs du sérail

Au rang de ceux qui croient à une transition démocratique il y a des acolytes et valets actuels du président Biya, même s’ils ne perdent pas de vue que le mot démocratie ici est abusivement utilisé parce qu’au fond il va s’agir d’une cooptation d’un élément du sérail. Les partisans du régime de Yaoundé se préparent à deux scénarios, à savoir la démission du président ou sa mort au pouvoir. Les éternels ministres de la République surtout ceux de la région du Grand-centre-Sud- Littoral s’affichent ici comme les grands favoris de la succession au cas où le président arrivait à démissionner. Les élites du Nord habitées par un esprit revanchard latent à cause de leur perte du pouvoir au profit d’un Sudiste pensent que les possibilités de retour au trône sont grandes dans le cas de la mort du président au pouvoir. Mais qu’à cela ne tienne, les incontestés fidèles de Biya se constituent également en petits clans ethniques pour succéder à leur mentor, candidat naturel, champion du RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais).

Les acteurs au sein du sérail en course pour le trône ainsi que l’opinion ou un observateur averti excluent l’hypothèse d’une parentocratie pure.

Les partis politiques sont disqualifiés

Les partis politiques sont disqualifiés dans la succession, car elle ne saurait en aucun cas être le fruit d’une défaite électorale du parti au pouvoir. Une opposition réduite à une existence bestiale, désincarnée. L’un des leaders des partis d’opposition pourra peut-être entrer au palais après le départ de Paul Biya, mais seulement en tant que leader de la société civile.

La société civile comme principale parti d’opposition

En parlant de la société civile, il faut préciser qu’elle reste le principal parti d’opposition au Cameroun. Elle est la seule entité qui inquiète et secoue le pouvoir de Yaoundé, les partis d’opposition ayant démontré leur amateurisme sont désavoués par la population. La société civile renferme des acteurs jouissant de plus de crédibilité et bénéficiant plus de la sympathie du peuple que les leaders d’opposition partisane. Rappelons que l’affirmation d’un acteur de la société civile, successeur de Paul Biya, n’est possible que dans le cadre d’une révolte populaire.

Les éventuels putschistes

Aucun Etat africain n’étant pas à l’abri des coups d’Etat il n’est pas exclu que les acteurs en font usage au vu également de nombreuses informations qui circulent à propos de l’entrée massive des stocks d’armes. Ce forfait peut être mené par les membres du sérail qui redouteraient la bonne foi de successeur désigné, par anticipation ils pourront opter pour un putsch.

La rébellion pourrait également venir de l’extérieur montée par des Camerounais de la diaspora ou simplement des exilés politiques. Ils pourraient bénéficier de l’aide des entités politiques étrangères, surtout d’un pays frontalier.

Que dire enfin des hauts cadres de l’armée

Beaucoup de zones d’ombre planent sur leurs réelles intentions des forces militaires après le départ de Paul Biya surtout s’ils sentent leurs avantages princiers menacés.

La stratégie des acteurs

Successeur désigné (parentocratie de type impur)

Le président Biya, on ne l’a pas peut être précisé plus haut est l’un des principaux acteurs de la transition. Sa stratégie est adossée sur la discrétion, c’est pourquoi il s’investit dans une supposée improvisation et fait émerger beaucoup de potentiels dauphins afin de brouiller les pistes d’identification du véritable successeur désigné puisqu’il en existe. Cette stratégie vise également à ne pas créer la frustration des potentiels dauphins qui déçus pourront ne plus lui faire allégeance.

Disqualification des potentiels héritiers

Des challengers à la succession ne se limitent pas à détruire les carrières de leurs camarades du parti ou à les discréditer en les enfonçant dans les scandales financiers et de mœurs (la fameuse liste des 50 homosexuels du Cameroun), mais ils s’investissent aussi dans la séduction. Des astuces pour faire les yeux doux au président Biya afin d’obtenir des faveurs. On peut citer la stratégie du griotisme qui consiste à chanter les louanges au président, ce système de déification passe par l’occupation des places publiques et donc médiatiques.

Stratégie de séduction du chérif central

Il y a les griots, il y a également ceux qui s’investissent dans les motions de déférence qui relèvent d’une vaste escroquerie car il s’agit de créer une légitimité fictive qui réside exclusivement dans l’imaginaire de ses rédacteurs. Les motions de soutien et appels à candidature sont montés  par des groupuscules qui impliquent toute une population dans leur aplat ventrisme.

 Activisme de la société civile, provoquer une révolte populaire  

Ayant déjà disqualifié les partis politiques de la succession de Biya, arrêtons nous sur celle de la société civile qui absorbe les leaders de l’opposition. L’arme principale reste l’activisme de terrain qui passe par l’occupation de l’espace public en cherchant à s’affirmer comme leader charismatique porteur de causes des cadets sociaux. Il s’agit précisément de démontrer à l’opinion nationale et internationale votre capacité à invectiver Biya et votre volonté à mourir pour le peuple même si cela dans certains cas peut s’apparenter à  de la flagornerie. Le discours utilisé est subversif, humaniste et hypocrite dans la mesure où l’on veut laisser transparaître une certaine neutralité, un désintéressement du pouvoir sous prétexte qu’on est préoccupé par l’avenir de l’homme et de la société.

 En outre il est à préciser que les acteurs de la société civile de même que les challengers issus du pouvoir en place bénéficient d’un appui énorme des forces de pression qu’elles soient endogènes ou exogènes, qu’elles soient physiques ou mystiques. Des réseaux sont mis en branle, des lobbies et les groupent exotérique s’activent à positionner leur joker, les forces internationales à savoir des chancelleries occidentales et orientales, les multinationales  et autres, cherchent à fabriquer et à soutenir un successeur afin d’assurer leurs intérêts purement économiques après le départ de Biya.

Mobilisation des replis identitaires (tribaux, ethno-régionaux et linguistiques)

D’autres stratégies sont mobilisées par les dauphins à la succession présidentielle, les replis identitaires deviennent de plus en plus forts. Le tribalisme est donc une ressource dans le jeu de succession à travers un discours qui vise à appeler les frères d’une même ethnie à ne pas laisser échapper le pouvoir après le départ de Paul Biya. Les unités tribales sont sous alerte maximale d’où le spectre d’une menace d’une crise inter-tribale ou inter ethno-régionale.  Dans cette bataille entre composantes sociologiques, il faut avouer qu’il y a peu de chance qu’on assiste à un véritable duel de succession entre anglophones et francophones, tout simplement parce que les francophones constituent une majorité écrasante. Ceci ne signifie nullement que les anglophones sont exclus du jeu de succession, mais juste qu’ils n’ont aucune chance d’accéder au pouvoir en tant qu’anglophones.

Stratégies des éventuels putschistes, et si c’était les forces déguisées en Boko Haram?

Un coup d’Etat mené par les hauts gradés de l’armée en cas de vacance à la tête de l’Etat n’est pas à écarter. Cette armée est même au cœur de la perpétuation du souverain de Yaoundé au pouvoir. En des situations difficiles comme en 1984, en 1990 ou 2008, le régime n’a eu de vie sauve que grâce à l’intervention répressive, très brutale de l’armée ce qui nous pousse à conclure que le Cameroun est entre les mains de l’armée qui prend toujours position en dernier ressort.

La succession de Biya est bien complexe puisque toutes les pistes claires sont brouillées. Quatre hypothèses seraient envisageables : l’hypothèse d’un successeur désigné, l’hypothèse d’une révolte populaire amenant un homme consensuel (proche de la société civile) à la tête de l’Etat, une révolution de palais orchestrée par les hauts gradés de l’armée ou enfin la fragilisation du pouvoir central par une milice (des insurgés) afin de provoquer une révolution.

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.