« 20 mai » au Cameroun: Fête de l’unité nationale ou fête de l’Etat unitaire ?

lesmiserables.monodoblog.org

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Le Cameroun célèbre chaque 20 mai la fête de l’unité nationale. Une date qui renvoie à la création de l’Etat unitaire d’où la difficulté à cerner clairement sa véritable essence: Est-ce la fête de l’unité ou alors la fête de l’Etat unitaire ?  Et si on admet que c’est la fête de l’unité, idée soutenue d’ailleurs par les organisateurs de cette parade, nous sommes encore enclins à nous interroger cette fois-ci sur l’effectivité au Cameroun d’une unité nationale au sens pur du communalisme de Max Weber. Le communalisme défini comme le sentiment d’appartenir à une même communauté.

Rappel historique du « 20 mai »

Après la réunification du Cameroun occidental (anglophone) et oriental (francophone) le 1er octobre 1961 qui a abouti à un Etat fédéral, le pays va accélérer son processus d’intégration politique. Le 20 mai 1972, à l’issu d’un référendum, les camerounais vont se prononcer pour la création d’un Etat unitaire. Les deux entités politiques fédérales vont se fondre jusqu’à ce jour au sein d’un seul Etat supposé entrainé l’érection d’une nation « une et indivisible ».

Une unité restée jusqu’ici institutionnelle et politique

Le référendum de 1972 est resté une prouesse du point de vue politico-institutionnel, puisqu’effectivement l’Etat fédéral a donné lieu à un Etat unitaire. On est allé plus loin en faisant disparaitre les deux étoiles, symboles des parties anglophone et francophone sur le drapeau national. L’architecture institutionnelle, les discours et autres rites politiques démontrent à suffisance cette réalité. Seulement l’inscription de cette date dans le calendrier comme fête de l’unité nationale fait ressurgir la problématique de la défaillance des pouvoirs publics, cinquante ans après, de dépasser le simple Etat unitaire pour parvenir à l’unité nationale c’est-à-dire une véritable nation unie dans sa diversité .

La notion d’unité nationale

Loin des considérations politiques et institutionnelles comme nous l’avons sus évoqué, l’unité nationale, notion purement sociologique renvoie à une communauté au sens de la Gemeinschaft de Ferdinand Tönnies, proche de la société mécanique d’Emile Durkheim. Elle suppose une intériorisation et assimilation par tous les membres de la société politique du sentiment d’être frères et sœurs dans un élan de solidarité nationale. Dans le cas camerounais on s’attendrait à ce que l’identité collective (nationale) soit au dessus des micros identités, que les citoyens se sentent partout comme chez eux et qu’en fin de compte ils se perçoivent non pas comme ressortissant d’une ethnie, d’une religion, d’une classe sociale mais comme camerounais.

Difficile de parler d’unité nationale au Cameroun !

La résurgence du repli linguistique : La question anglophone

L’Etat unitaire n’a pas entrainé l’unité nationale entre anglophone et francophone. Une certaine élite politique anglophone (activistes du Southern Cameroun) ne cesse de prôner la sécession, allant jusqu’à proclamer clandestinement leur indépendance. Cette obstination trouve son fondement dans le constat selon lequel, les anglophones estiment être marginalisés. L’attribution par consensus politique du poste de premier ministre à cette partie du Cameroun ne parvient pas à remblayer l’insatisfaction des ressortissants du Nord et Sud Ouest dont les plus modérés exigent le retour à un Etat fédéral. Position défendu par le principal leader de l’opposition Ni John Fru Ndi.

Alors, si déjà institutionnellement les clivages persistent, il est difficile de penser que sociologiquement les camerounais sont unis.

Les Bamiléké « un caillou dans la chaussure » de l’unité nationale

La stigmatisation voulue ou non des bamilékés, ressortissant de l’ouest tire ses origines de l’époque coloniale. En effet cette partie du Cameroun à été le foyer de la lutte anti coloniale à côté du peuple bassa. Les Bamiléké, pour le pouvoir colonial et post colonial, étaient l’ennemie à abattre, des villages entiers seront rasés par les flammes du napalm. Certains parlent du « génocide bamiléké ». Jusqu’aujourd’hui l’esprit de ressentiment animent plus ou moins ce peuple. De l’autre coté, les ressortissants du Sud ne supportent pas le dynamisme et le « nomadisme » des bamilékés et les traitent d’envahisseurs. Les Ewondos de Yaoundé par exemple n’hésitent pas à remettre en cause les transactions foncières qu’ils ont fait avec les bamiléké, allant jusqu’à poser l’hypothèse d’une expropriation par la violence. En outre dans le partage du National-cake, les bamiléké sont restés exclus jusqu’en 2013. Ils bénéficieront cette année là du poste de président du Sénat or cette « ethnie » fait parti des trois grands complexes ethniques du Cameroun (Bayart).

Succession de 1982 à la tête de l’Etat : divorce entre nordistes et bétis

Le passage du pouvoir d’Ahidjo à Biya a laissé un autre abcès aujourd’hui très puant dans les rapports entre le grand Nord et le grand Sud. Les nordistes estimant que le président Biya avait abusé de la confiance d’Ahidjo car, il a cherché à écarter les ressortissants de cette partie, majoritairement musulmane, des poches du pouvoir. Il condamnera Ahidjo ainsi que sa dépouille à l’Exil. Pour certains nordistes Biya le sudiste a trahi la confiance que le grand nord avait mise en lui.

L’exemple type de cette rupture de 1982 entre les nordistes musulmans et les sudistes chrétiens s’est ressenti lors de la vague d’arrestations des bandits à col-blanc ressortissants du Nord dans le cadre de l’opération épervier. On a assisté à la distribution des tracts dans cette zone du pays incitant les nordistes à des actes subversifs pour déstabiliser le pouvoir de Yaoundé, sous le prétexte que ses arrestations relevaient d’une élimination politique du grand nord dans la succession au président Biya.

La marginalisation des minorités ethniques

La marginalisation des minorités est perceptible au Cameroun tant au niveau de l’’allocation des ressources politico-administratives qu’au niveau de la répartition des infrastructures publiques. Les pygmées par exemple demeurent dans leur jungle originelle. Abandonnés dans un enclavement total, ils n’ont jamais eu de représentant dans les deux chambres du parlement, ni obtenir un poste de ministre ou de Secrétaire Générale. L’une des raisons justifiant cette marginalisation politique est d’élites. Ce qui pose le problème de l’abandon de ces camerounais dans leur quotidien moyenâgeux où il n’y a ni routes, ni écoles dignes de ce nom. Peut-on toujours parler d’unité nationale si les Mbororos et les Pouakam (d’autres minorités) sont socialement exclus ou dévalorisés ?

Le tribalisme dans les hautes sphères de l’administration

Le partage des ressources administratives reste l’un des foyers des replis identitaires. Le personnel administratif camerounais étant inscrit dans une logique de néopatrimonialisation de l’Etat n’hésite pas à s’investir dans la gestion ethniques ou tribales des affaires publiques. La nomination d’un ressortissant d’une ethnie X, entraine immédiatement l’invasion de ce ministère par des frères du village sur la base de rien avec des promotions non sens. Actuellement la présence d’un ressortissant de la région de l’Est à la tête de l’école nationale d’administration et de magistrature (ENAM) a favorisé, selon certaines indiscrétions, la réussite massive des jeunes de ladite région aux derniers concours de cette institution. Le même cas avait été observé lorsque Milo’o Medjo était à la tête de la police, les bétis avaient patte blanche au recrutement.

Le tribalisme au quotidien

On se souvient encore du mémorandum de 51 prêtres autochtones du littoral adressé en 1987 au Vatican pour dénoncer la nomination d’un évêque Bamiléké, Mgr Gabriel Simo à l’archidiocèse de Douala. On se souvient également du rejet de Mgr André Wouking comme archevêque de Yaoundé par les Bétis. On n’oubliera pas la lettre de monseigneur Bakot au doyen de l’université catholique de l’Afrique centrale pour se justifier sur la Bamilékéïsation de la faculté des sciences humaines. Les actes de tribalisme sont donc perceptibles au quotidien, les ethnies créent des noms péjoratifs et insultants pour qualifier ou désigner les autres.

Fête de l’Etat unitaire et non de l’unité nationale

Au vu de ces quelques exemples sur les replis et clivages identitaires au Cameroun, il est difficile de parler de la célébration de l’unité nationale car la logique voudrait mieux qu’on parle de la fête de la création de l’Etat unitaire. Les politiques d’intégration adoptées jusqu’ici ont fait du Cameroun une arithmétique d’ethnie, une somme d’entités sociologiques disparates qui hébergent silencieusement des ressentiments les unes contre les autres.

 

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

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