La ruée sino-américaine et la Françafrique menacent-elles la francophonie?

A l’heure où les pays qui partagent en commun la langue française célèbrent leur héritage culturel, il est important de surmonter les aspects festifs et émotifs de l’événement pour interroger l’avenir de la francophonie qui se confond souvent à la Francafrique et qui en Afrique commence à discuter le terrain avec la culture chinoise et américaine. Que dire du « camfranglais » ?

Depuis la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis cherchent à imposer l’American style way of life dans une logique géostratégique de soft power. La promotion des valeurs, voire de la culture américaine (anglo-saxonne) a été enclenchée à travers un appareil idéologique bien monté pour américaniser l’Afrique. Les instruments tels l’industrie du cinéma et de la musique sont des supports qui ne cessent de véhiculer l’héritage linguistique de l’Oncle Sam, faisant ainsi perdre le terrain à la francophonie.

Les aventures de Coluche ou de Louis de Funès ont été déclassées par une pléiade de films qui vont d’Arnold Schwarzenegger à Will Smit. Les stars américaines sont désormais plus écoutées que celles françaises entraînant ainsi un certain engouement des francophones d’Afrique vers l’anglais. Il n’est pas rare de trouver des jeunes filles du lycée au Cameroun en possession des « mades » qui sont des bouquins compilant les lyrics des chansons des musiciens américains. Ces jeunes désormais passionnés de Beyoncé, Jay-Z ou de Lill Wayne bûchent ces textes et les récitent à longueur de journée au détriment des lyrics français. Bref chacun veut chanter en anglais !

Les Américains ne sont pas les seuls à charmer les héritiers de la francophonie, la Chine n’est pas à l’écart. Il est difficile de faire 30 mètres de marche à pied à Yaoundé sans rencontrer un Chinois. Leur présence aujourd’hui physique a été précédée par la promotion de leur culture à travers l’industrie du cinéma, il y a des générations qui ont été moulées dans l’école de Jackie Chan, de Chao Lin et Chao Mao. La présence des Chinois commence à faire bouger les mœurs linguistiques, certaines chaînes de radio et télé ont initié des émissions sur l’apprentissage du mandarin, les instituts Confucius rivalisent désormais avec les centres et alliances culturels français.

Dans des écoles normales, la formation des « professeurs de chinois » devient de plus en plus accentuée pour l’enseignement du mandarin dans nos écoles primaires et secondaires, d’ailleurs ses étudiants bénéficient d’un traitement exceptionnel (bourses et voyages en Chine). La culture chinoise est en pleine expansion en Afrique et l’on ne peut que redouter, dans le long terme, un étouffement de la culture francophone au profit du mandarin.

Un autre danger qui guette la francophonie, c’est son identification à tort ou à raison à la Françafrique. Certes le français reste une identité d’origine française, mais il est souvent déplorable que la francophonie soit traitée comme un outil de domination de la France sur son ancien pré carré. En effet, il y a un difficile détachement de la francophonie des pratiques traditionnelles du réalisme politique français vis-à-vis de ses ex-colonies, en d’autres termes, on a l’impression que la France a du mal à considérer la langue française comme un bien commun qui n’appartient plus à un pays mais une communauté de pays. De ce fait la France ne saurait faire usage de cet espace purement culturel (linguistique) pour en faire un espace politique où elle défendrait ses intérêts privés. Dommage que cette distance ne soit pas toujours prise; Sarkozy n’avait-il pas utilisé cette tribune pour envoyer un ultimatum à Laurent Gbagbo à son nom propre et non à celle de la francophonie ?

Ces agissements ne peuvent qu’activer une méfiance d’une certaine opinion africaine envers la francophonie du fait qu’elle migre d’une logique culturelle vers une instrumentalisation politique.

Par ailleurs, il faut également évoquer dans le cas du Cameroun que la langue française connaît une très grande reculade, dans son usage courant, avec l’irruption depuis la fin des années 90 du « camfranglais » qui est un argot typiquement camerounais utilisé par les jeunes. Cet argot, identifiable au « créole à la camerounaise » est un melting-pot de mots français,  anglais, du pidgin (anglais local) et autres expressions locales (langue maternelle). Ce « camfranglais » s’impose au jour le jour de telle sorte que même les adultes s’en servent déjà.

On a alors des phrases linguistiquement hybrides comme : « Je veux go », « je suis high père », « les muna ndem le school » (les enfants fuient l’école), « je vais pray god pour qu’il me give le nton de Win» (je vais prier Dieu pour qu’il me donne la chance de réussir).

En conclusion, il y a de quoi tirer la sonnette d’alarme, car la francophonie est effectivement menacée.

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

1 commentaire

Barack Nyare Mba

La francophonie doit sortir de son carcan colonial, le monde s’est mondialisé et les enjeux linguistiques sont énormes.
La politique ne doit pas être immiscé partout.
Comment espérer que la francophonie se propage à travers l’Afrique si ses dirigeants sont d’anciens hommes politiques? si au quotidien on ne ressent pas ses actions?
Ca fait longtemps que j’entend parler de la francophonie mais pourtant je ne vois pas trop à quoi elle sert

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