Le Cameroun s’avance t-il vers un après Houphouët?

Après plus de 30 ans de stabilité politique, la Côte d’Ivoire a sombré dans une guerre civile au lendemain de la mort d’Houphouët, premier président de la République ivoirienne. Après plus de 30 ans de stabilité politique sous Biya, le Cameroun coure t-il vers le K-O à l’ivoirien ?

Cette interrogation a déjà trouvé une réponse affirmative chez certains acteurs de la scène politique camerounaise et autres analystes politiques comme le politologue Eric Mathias Owona Nguni qui soutient mordicus que le Cameroun n’échappera pas au cas ivoirien. Un point de vue sentencieux qui ne fait pas du tout l’unanimité car d’autres, plus optimistes déclarent que le Cameroun n’est pas la côte d’ivoire en reprenant une expression chère à Biya « le Cameroun c’est le Cameroun ».

Tout en évitant de faire dans le divinatoire c’est-à-dire dans une science politique prémonitoire, nous allons glisser notre modeste expertise dans ce sujet en vue de voir de plus près des éléments de convergence et de divergence qui peuvent motiver respectivement les partisans du Camerouno-pessimisme et ceux du camerouno-optimisme. Le Cameroun recèle t-il des ingrédients à même de déboucher à un cocktail de boucherie humaine après le départ de Biya ?

Brève incursion dans les causes probables du crime ivoirien

La côte d’ivoire s’enlise dans le doute après la mort du Césaro-papiste Houphouët, valet de la France qui a maintenu le pays dans la paix grâce aux méthodes focardiennes basées sur un tonton-macoutisme qui ne donnait aucune chance à l’érection d’une pensée politique alternative. Une stabilité qui masquait d’un profond malaise qui hantait le pays.

D’abord la colonisation qui n’avait pas fait ses adieux, par conséquent  la Côte-d’Ivoire est restée colonisée, privatisée, bref néo colonisée par la France au vue de l’implantation politique et économique de nos amis gaulois dans ce pays francophone, le plus important du pré-carré français. A coté de la France qui maintenait la population la tête sous l’eau en protégeant le dictateur Houphouët, il va naitre un sentiment nationaliste très exacerbé avec un FPI tapis dans les buissons pour ne pas parler de clandestinité. Ce qui va permettre l’implantation d’un dragon politique qui va avaler toute l’élite, à savoir le PDCI (catch all party tropicalisé). Ainsi la notoriété de Houphouët donc celle de son dragon politique était loin d’être inquiétée.

La stabilité politique sous Houphouët va également masquer les clivages ethno-régionalistes entre les divers segments sociaux. Parmi lesquels, les mandés (malinké, Dan, Kweni), les Gur (les voltaïques Senoufo, Koulango et Lobi), les Kru (Wê, Bété, Dida, Bakwe) et les Akan (Agni, Baoulé, Avikam) entre autres. Si Houphouët arrive à réparer l’injustice donc les « nationaux » se disaient être victimes face aux « renégats Dioulas » (expression de Blé Goudé), immigrés, grâce à une institutionnalisation de la prévarication, il amplifia de plus en plus les frustrations de ces populations « dioula » du nord  pourtant ivoiriens eux aussi.

Houphouët va donc bricoler une ethnocratie que Akindès appelle « Aristocratisme Akan » qui ne pouvait pas domestiquer longtemps les antagonismes de frustration que ce régime avait créée entre les ethnies ivoiriennes et entre le peuple et le néo colonisateur. La nomination d’Alassane Ouattara comme premier ministre fait également partie de ce bricolage du problème ethnique en voulant gérer par le haut un problème qui se posait par le bas.

Au-delà de l’insuffisance d’un régime eschatologique, incapable de se réadapter, Houphouët va mourir au pouvoir sans poser les jalons d’une transition pacifique, en effet il s’est laissé submerger par l’illusion de l’immortalité du prince c’est-à-dire malgré son état comateux, Houphouët ne songeait pas à une côte d’ivoire sans lui. Il n’avait pas posé les bases d’une alternance bien négociée surtout, lorsqu’on est prévenu par Ignatieff que « les états dont la légitimité repose sur le charisme d’un individu ne peuvent que se disloquer à sa disparition ».

Le Cameroun connaitra t-il l’implosion après la mort du charismatique Biya ?

Similitudes entre régime de Biya et celui de Houphouët sus évoqué

Le premier trait de ressemblance est sans doute la longévité excessive de Biya au pouvoir qui venait de fêter ces 31 ans au sultanat présidentiel de Yaoundé. Le deuxième reste la Méthode Russe héritée bien évidemment des réseaux focardiens avec des simulacres de compétitions électorales démocratiques non concurrentielles. Ce qui crée une légitimité fictive d’un président bien aimé. Comme Houphouët, le régime Biya possède un dragon politique, le RDPC qui avale corrompt toute l’élite qu’elle soit politique, religieuse, intellectuelle ou traditionnelle. Ce dragon politique a également une forte chance de se disloquer à cause des dissensions patrimoniales des Biyayistes comme ce fut le cas du démembrement du PDCI par les Houphouëtistes.

Les frustrations créées par l’injustice sociale restent étouffées par l’emprise que le charismatique chef de l’Etat a sur les forces armées qui veillent à ce qu’il n’y ait pas de revendications subversives. Au lieu d’un peuple qui vit dans la paix, il est mieux de parler au Cameroun d’un peuple qui vit dans la peur. La paix ou la stabilité politique du Cameroun est de façade. Cependant est ce pour autant que le Cameroun de Biya ne se démarque-t-il pas de la côte d’ivoire d’Houphouët ?

Divergences

Le Cameroun est multi ethniques comme la cote d’ivoire mais avec plus de 210 groupes sociologiques. A coté des grands complexes ethniques qui ne sont d’ailleurs que les ethnonymes (Béti du centre, nordiste et bamiléké de l’ouest) on retrouve plus d’une centaine d’ethnies aux langues multiples. Il est difficile de faire une carte ethnique du Cameroun.

En plus de cela, le pontife de yaoundé a ce mérite de paraitre moins tribaliste et de gérer objectivement ces segments sociaux à travers l’intégration nationale très poussée qui est entrain d’être soutenu par une décentralisation effective qui avance à pas d’escargot. Le Cameroun ne fait pas face au problème de « camerounais d’origine ou non » (camerounité) qui pourrait faire l’objet d’une théorisation et instrumentalisation comme le cas de l’ivoirité. Idéologie FPI des années 1980 réappropriée, réactualisée et conceptualisée par le PDCI et Nyangoran Bouah. Le Cameroun n’est pas aussi privatisé par une métropole étrangère, si cela a été le cas dans le passé, aujourd’hui le pays reste ouvert à divers prédateurs étrangers (Chinois, américains), ce qui parait difficile pour les français de s’immiscer d’une manière flagrante dans les problèmes camerounais sans se soucier des investissements américains (Pipe line Tchad Cameroun) et chinois (projets structurants).

Si Houphouët a passé ses trente années de pontificat dans une quiétude totale, Biya ne connait pas de repos, en face on retrouve une opposition, pas seulement partisane, qui demeurent en permanence très réfractaire à son mode de gouvernement d’où le recul qu’on observe dans la gestion des affaires publiques. Le régime Biya contrairement au régime d’Houphouët ne connait aucun homme fort, tous ses collaborateurs sont exposés à ses fougues, ce qui désacralise le caractère essentialiste d’une quelconque élite et rend le dauphinat ouvert à tous. Le Cameroun ne connait pas de deuxième homme fort ni de troisième homme, il n’y a qu’un homme fort et un seul : Biya. La transition est discrètement montée car l’événementiel dans le processus décisionnel est loin d’être une gymnastique prisée par Biya.

Conclusion du décryptage

Au vue des divergences et convergences, Certes le Cameroun est exposé à une crise après le départ de Biya, mais pas une crise ethnique, nationaliste et religieuse comme dans le cas ivoirien c’est-à-dire un conflit « Glocalisé » (mélange de local et de global :Appadurai).

Deux types de crises guettent le Cameroun : la révolution de palais (exemple malien avec ATT) ou un deuxième printemps négro-camerounais (révolte populaire ou révolution). Dire que le Cameroun ne va connaitre aucune instabilité politique après le départ de Biya c’est être trop excessif, tout simplement parce que la décompression d’une démocrature ou d’un autoritarisme démocratique, susceptible de conduire à une démocratie effective, exige dans toute nation une pause insurrectionnelle.

 

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

3 commentaires

monesson therese

Il est indubitablement vrai que aucun pays n’est à l’abri d’une éventuelle crise de quelque ordre quelle soit, encore moins le Cameroun. seulement à chaque cas,des ingrédients spécifiques qui lui sont propre. ceci dit,il serait imprudent voir prétentieux de prédire au cameroun le même sort que celui de la côte d’Ivoire. A mon humble avis,il est possible qu’un vent de révolte souffle au Cameroun,seulement les causes ne seront pas forcément les mêmes qu’en côte d’ivoire.Une chose est certaine, à chacun ses démons.

De même que la nature du conflit et son bilan. en tout rien n’est donné d’avance!

C’est malheureusement le quotidien de l’Afrique, c’est à dire vivre avec le spectre des bruits du canon qui plane sur la population. tout ceci à cause de la boulimie du pouvoir.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.