Boko Haram: Regard d’un politologue sur une guerre Camerouno-camerounaise

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     Dr Vincent-Sosthène FOUDA, Socio-politologue, Chercheur à la Chaire de Recherche du Canada en mondialisation citoyenneté et démocratie, Université du Québec à Montréal – Canada,  Candidat à la présidentielle de 2011 a eu à  séjourner au nord Cameroun, il nous livre la température réelle du coin, loin du camouflage du régime de Yaoundé.

   Je viens de séjourner dans le septentrion du septentrion de notre pays. Je suis parti sac au dos comme à l’époque de mes 18 ans. J’ai passé outre les avertissements des parents et amis, je me suis laissé conduire par mon amour pour notre pays le Cameroun.

Si la situation qui prévaut actuellement dans le Nord Cameroun devait s’étendre dans l’ensemble du pays, alors peu importe qui gagnera cette guerre, les perdants nous les connaissons déjà ; ce sont les petites gens, les gens ordinaires; ce ne sera malheureusement ni vous ni moi et ce,  quelle que soit notre modestie! Non, les perdants ce sont ceux et celles qui n’ont jamais rien demandé,et qui surtout ont très peu reçu de la République et de la Nation.

 

Beaucoup d’historiens camerounais ont pris l’habitude de dire que le Cameroun et l’Algérie sont les seuls pays du continent à s’être battus militairement pour acquérir leur indépendance respective. A partir de là, les camerounais pensent tous avoir une expérience commune de la souffrance. Que non! Il reste très peu de survivants de la guerre  d’indépendance, des vétérans de la guerre d’indépendance encore moins.

 

Ce qui se passe dans l’Extrême-Nord de notre pays est une véritable insurrection armée de type interne. Elle est construite par des citoyens camerounais et alimentée par des facteurs et des acteurs internes sur lesquels nous reviendrons plus loin. Parce que tout ceci se déroule à la frontière avec le Nigéria nous ne pouvons pas nier qu’il y ait influence et incidence pour et par ce pays voisin et frère.

 

Pour rallier l’Extrême-Nord, j’ai eu recours à Camrail, grâce à une camarade du primaire, cadre dans cette entreprise qui a pu à la dernière minute me trouver un wagon-lit que j’ai partagé avec un autre voyageur. Partis de Yaoundé à 19H20, c’est le lendemain à 8h21 que nous avons atteint Ngaoundéré chef-lieu de la région de l’Adamaoua soit 612km parcourus en 13 voire 14h de temps! J’ai peu dormi alors, le wagon-bar m’a accueilli assez rapidement, ce qui m’a permis d’échanger avec d’autres voyageurs sans distinction.  A Ngaoundéré nous n’avions fait que la moitié du trajet nous séparant de Maroua – nous avons donc rapidement pris des billets dans une agence mais c’était sans compter avec les multiples tracasseries : la rareté des cars de transport en cette période de rentrées scolaires, les nombreux contrôles de police et de gendarmerie et enfin le couvre-feu à Maroua dès 18h pour les mototaxis et 20h pour les engins à 4 roues.

Nous n’avons donc pas pu entrer à Maroua et c’est le petit poste deMadaba qui nous a accueillis pour la nuit soit environ 840 voyageurs répartis comme suit : 7 gros porteurs à raison de 70 voyageurs par gros porteurs, 9 Costers de 35 places chacun, 6 camions avec plus ou moins 2 voyageurs à chaque fois, deux petites voitures personnelles avec respectivement 4 et 5 passagers, de nombreux enfants et nourrissons. A ce groupe de voyageurs il faut ajouter la population de nuit de ce petit poste de contrôle regroupée autour d’un écran de télévision qui diffuse au moment où je me joins à ce groupe « Par ici le débat » de Paul Ngounou sur la CRTV télé. L’air est pollué par une forte odeur de matière fécale et de pisse car ici j’ai beau scruter les alentours, il n’y a point de latrine, tout se fait en plein air et tous les yeux autour de vous en sont témoins. Une voyageuse m’offre un bout de son pagne à même un sol légèrement trempé. A 5h du matin un policier surgit de nulle part, agite unelampe torche pour nous annoncer l’ouverture de la circulation. Après moins de 20 minutes de trajet nous entrons dans la ville de Maroua, je trouve rapidement un hôtel mais aussi une moto, j’ai pris du retard sur mon programme –

 

Ma première visite, je la réserve aux autorités administratives. Ça tombe bien, la ministre de l’Education de Base est dans la Ville Do Mayo (dans le centre-ville de Maroua) pour le lancement de la rentrée scolaire; je peux donc rencontrer dans un espace assez réduit toutes les autorités de la ville – alors que la Ministre Youssouf Adjidja va à Mora nous pouvons choisir Kolofata ou Tokombéré. Je peux enfin rendre hommage à Jean-Marc Ela ici à Tokombéré – visiter le Mada du Président de l’Assemblée Nationale du Cameroun et à Kolofata toucher les murs et les impacts de balle sur les murs du domicile du vice-premier ministre dont l’épouse est toujours détenue par « BokoHaram ». Je peux entrer dans les petites cases rondes et prendre le repas auquel je suis convié sans aucun protocole. Les mototaxis, sont de bons compagnons ils me parlent des morts, de la faim, de la soif … Ce n’est pas la pauvreté ici mais la misère, la grande misère. Les populations que j’ai rencontrées vivent simplement, dans des habitations dépouillées et il semble y avoir une rupture entre cette grande masse et les populations que nous nommons «élite». Ainsi par exemple pour ce qui est du Mada du Président de l’Assemblée Nationale les populations vivant à un kilomètre de distance sont obligées de parcourir 10 km pour trouver un point d’eau potable.

Ici même la solidarité mécanique chère à Emile Durkheim semble avoir foutu le camp; la grande clôture fait office de frontière visible entre ceux et celles qui subissent la misère, ceux et celles à qui la guerre est imposée et les autres, ceux qui ne viennent ici que sporadiquement.

 

J’ai été frappé par l’inexistence d’une route entre Tokombéré et Kolofata, un tronçon de 8 à 10 km! Ainsi, le voyageur est obligé de revenir sur ses pas et passer par Mora pour pouvoir rejoindre Kolofata ! C’est une marque, sans jugement, d’une absence de conscience collective et il semble que tout est fait pour maintenir la grande masse dans la misère. Pour aller de Maroua à Kousseri distant d’une centaine de kilomètres pas moins de 7H de route! Il s’agit de la route construite par les chinois avant l’enlèvement de quelques-uns de leurs compatriotes. Et parce que la route est inachevée vous avez un dos d’âne tous les 4 mètres.

 

Quand les gens ordinaires se retrouvent au centre d’une tempête géopolitique comme nos compatriotes de l’Extrême-Nord, stigmatisés par l’ensemble de l’élite nationale ou ce qui en tient lieu d’une part, abandonnés par les leurs d’autre part, le dilemme du verre à moitié plein ou à moitié vide n’a plus aucune importance, puisque de toutes les façons il n’y aura bientôt plus de verre, il sera cassé…

Boko Haram est Camerouno-camerounais

 

L’Extrême-Nord plus que tout autre lieu et région sur le territoire national est la région de toutes les frustrations, de tous les manques. Alors que la société et le mode de vie semblent figés, nous assistons à l’imposition ou à l’implantation d’une société utilitariste, chacun poursuivant ses intérêts personnels étroits ou ceux de son groupe social voire son groupe d’intérêt. A Maroua, il existe une université en location dans les différentes bâtisses de l’élite dominante et vorace. A titre de comparaison Bamenda a fini depuis fort longtemps la construction des bâtiments de son université! Pendant ce temps, une certaine élite veille à maintenir dans l’ignorance les enfants de cette partie du septentrion. Le nombre de viols sur les étudiantes y est plus élevé que partout ailleurs sur l’ensemble du territoire national. Les témoignages sont atroces! Maroua s’est vue imposer une société matérialiste; voilà pourquoi on y perd le sens de l’intérêt collectif et du bien commun. L’élite de l’Extrême-Nord est plus préoccupée par sa seule réalisation personnelle, un souci narcissique de soi sans aucune préoccupation pour autrui et pour le devenir de l’humanité.

 

Dans l’Extrême-Nord nous sommes à mille lieux de l’information et de la communication, ce qui laisse un lit bien fait à la désinformation et à la manipulation des masses populaires paupérisées. Les populations du Sud et celles du Nord se font face pour une guerre inévitable, tout le monde s’y attend, beaucoup l’espèrent… Alors, oui effectivement, on a l’impression que la population adhère, que les uns et les autres nagent dans un optimisme béat, ce qui est loin de la vérité! Le pouvoir central à Yaoundé quant à lui se plaît et se complaît dans un discours mensonger relayé par les médias tant privés que publics: « l’armée camerounaise annonce avoir tué 100 membres de la secte Boko Haram », « l’armée camerounaise pilonne les bases des Boko Haram » etc. etc. Tout le monde croit que ce sera vite fini et que nous passerons à autre chose mais la vérité est toute autre…

 

Allons-nous nous réveiller plusieurs années après ?

 

Les forces manipulatrices marchent sur le territoire camerounais, volent, violent et enlèvent en pointant un doigt accusateur ailleurs. Cet ailleurs, c’est le Nigéria avec son Boko Al Haram, c’est la France avec son gros appétit sur les matières premières de notre pays, ici tout le monde sait qu’entre Figuil (Nord) et Guidar (orthographié Guider – entre le Nord et l’Extrême-Nord se trouve le plus grand gisement d’uranium au monde.) Il s’agit d’une guerre et tout le monde sait quand on la déclare; il est cependant difficile d’y mettre un terme. Soyons réalistes, aucune carte postale ne nous viendra du monde et les notes de musique que nous voulons chanter et écouter, il nous faudra les écrire, les composer bref, il nous revient de bouter hors de nos frontières les ennemis de l’unité nationale, les prophètes de la dissension!

Maroua est un rideau sanglant

Derrière toute la guerre qui se fait pour le moment dans l’Extrême-Nord de notre pays et loin des cameras du monde entier, se joue un drame, celui de la population, abandonnée à elle-même, ignorée par les pouvoirs publics, et utilisée comme monnaie de singe, chair à canon. Derrière tout ceci, oui, malheureusement, se cachent aussi des logiques économiques. Beaucoup veulent se faire Seigneurs en nous spoliant de nos biens, de notre avenir, de notre désir d’avenir. J’ai fait une longue analyse il y a quelque jour sur l’économie camerounaise, je ne veux pas y revenir, mais il  est évident que les Seigneurs de guerre, coupeurs de routes d’hier recrutés par des bandits membres du gouvernement ou du parlement veulent nous mettre face à un non-choix : s’allier aux revendications -possiblement non formulées- les leurs, ou continuer à soutenir le pouvoir en place au Cameroun sans jamais dire :Le changement c’est maintenant. C’est un choix de Hobson qu’il nous faut éviter. Le Cameroun a bel et bien besoin d’un second souffle, il ne peut venir que du peuple camerounais lui-même, déterminé à défendre l’intégrité de son territoire et à se projeter vers un avenir qui sera radieux.

 

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

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