« Tontinars » et « Sardinars »: Héritage linguistique et conflitogène de la dernière élection présidentielle au Cameroun

Les récents mouvements de la diaspora camerounaise à Genève contre le séjour suisse du président de la république Paul Biya, menés par la Brigade Anti Sardinars (Bas), ont remis au goût du jour l’ethnicisation du débat politique au Cameroun et des tensions y relatives entre <<Beti>> et <<Bamiléké>> 

L’espace politique Camerounais s’est enrichi lors de la dernière présidentielle de deux néologismes a priori banals mais révélateurs d’un manichéisme politique sous fond de tension et d’instrumentalisation ethniques.  Il s’agit des expressions « Tontinars » et « Sardinars ». Le premier terme désigne les forces oppositionnelles dont la désormais figure de proue est le professeur Maurice Kamto, président du mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc) , aujourd’hui incarcéré. Le deuxième terme fait référence aux sympathisants de l’ordre dirigeant tenu par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), parti au pouvoir du président Paul Biya. Si ces néo identités peuvent s’inscrire dans une certaine vulgarité  politique africaine caractérisée par des formes de tropicalisation du lexique politique, il reste qu’elles trahissent l’état inachevé des processus d’interpénétration communautaires, plus précisément ethniques, initiés sous la forme de politiques d’intégration nationale dont la vocation est l’institution d’un communalisme ou d’un sentiment de vivre ensemble.  En d’autres termes, ces deux expressions, au-delà de leurs connotations idéologiques (clivages opposants-tenanciers du pouvoir) entretiennent un usage politique des ethnies des deux leaders, adversaires politiques sus nommés.

Fondement des deux innovations linguistiques

D’abord le mot «Tontinar ». Il s’inspire de la « tontine » qui est un mode villageois d’organisation économique et financière dans lequel excellent les populations de l’ouest du pays trivialement appelé « Bamiléké ». Pour les promoteurs de cette terminologie dont l’universitaire Mathias Eric Owono Nguini, le Mrc qui a pour leader originaire de l’Ouest-Cameroun (localité de Baham) est le parti des Bamiléké (Tontinars) qui s’investiraient dans une conquête ethno-fasciste du pouvoir présidentielle. Ensuite le mot « Sardinar ». il s’affirme comme une riposte au cantonnement péjoratif du Mrc dans les prétentions ethno-fascistes. Concrètement, pour les instigateurs tels les cyber-activistes Boris Berthold et Paul Chouta, les « Sardinars » catégorisent le Rdpc avec pour leader Paul Biya,  Beti, accusé d’avoir prospérer dans l’accaparement ethniques du pouvoir suprême depuis 1982. Le terme « Sardine » tient son étymologie ici du « pain-sardine » symbole de la manducation au cœur des pratiques corruptives de l’électorat et historiquement prisées par le RDPC. Bref de part et d’autres des deux tendances se trouvent alimentés les replis ethno-tribaux. Cette polarisation politique nourrit aux résidus ethniques ne se limitent pas dans des conjectures analytiques, elle trouve sa manifestation dans une concrétude observable dont l’un des sites d’expérimentation est l’espace cybernétique, notamment les réseaux sociaux où se fermente et se sédimente une conscience politique carburée aux replies ethniques. Il y a par exemple des groupes facebook tels « le Cameroun c’est le Cameroun » et « les Betis se disent tout » qui fructifient au quotidien les défiances verbales voire des dénigrements réciproques entre Bamiléké et Beti. Ces antagonismes se sont manifestés dans les dernières émeutes de Genève planifiées et exécutées par le Brigade anti Sardinars (taxée de Pro Kamto / Pro Bamiléké) contrecarrée par la Brigade anti Tontinars encore appelé Brigade des patriotes (taxée de Pro Biya / Pro Beti).

Des contentieux politicoethniques sécularisés

Par ailleurs il serait naïf de distancier ces recours à l’ethno-tribalisme dans la compétition politique du macrocosme sociopolitique camerounais travaillé lui-même par des relents tribalistes permanents quoique latents. Ceci rend compte de la faillite globale de la construction de l’Etat-Nation domptée par l’Etat-tribus ou l’Etat-Ethnies. D’ailleurs, la société accumule des arriérés de « règlement de compte politique » sous fond de replis identitaires :  nous avons le ressentiment nordique lié à la perte du pouvoir du premier président Camerounais Ahidjo originaire du Nord, alors couvre sous la cendre une revanche nordique, nous avons légalement la question anglophone posée aujourd’hui sous une forme insurrectionnelle armée. Et enfin l’éternelle question Bamiléké ou Bassa dont certaines consciences continuent d’héberger avec les tristes souvenirs de l’extermination au napalm en 1962 à cause de leur investissement dans les luttes nationaliste. Bref la mosaïque d’ethnies au Cameroun n’empêche l’amplification des antagonismes politiques communautaristes entre d’une part les trois grands complexes ethniques du pays (Bamiléké, Betis, Nordistes) et d’autres part les deux grands complexe linguistiques (Francophones, Anglophones). Alors, partant de l’hypothèse selon laquelle la quasi-totalité des guerres infra étatiques en Afrique s’abreuvent des résidus ethniques et confessionnels ; partant également de l’hypothèse des tensions de succession au Cameroun, il y a lieu de redouter des violences intercommunautaires sanglantes. Que peut faire le président Biya dont la l’âge (86 ans) et la longévité au pouvoir (37 ans) augurent le crépuscule d’un destin présidentiel?

Domestiquer les tensions politico-ethniques

 On est naturellement dans le bal des finissants, or les posologies applicables à des cas de tensions intercommunautaires commandent un temps plus long car il s’agit avant tout d’un projet d’insertion dans l’éthos communautaire d’un habitus de vivre ensemble. Ceci étant, on ne peut que prescrire, indépendamment de l’homme, quelques esquisses de politiques publiques de lutte contre l’apologie du tribalisme surtout dans le champ politique. Le premier levier est le facto-méthodologisme qui consiste à reconnaitre le fait (la tribalisation de notre société) et en produire une méthode d’éradication. Ensuite il faut élaborer des mesures concrètes. Il y a des mesures structurelles qui exigent l’investissement plus poussé des appareils idéologiques de l’Etat que sont les écoles, les églises et les médias dans la socialisation des masses au vivre ensemble et dans la promotion de hygiène publique qui promeut la censure puis l’autocensure de toute actes de stigmatisation identitaire, cela étant accompagné d’une certaine pénalisation des dérives ethniques. Il y a également la lutte contre la pauvreté, en effet certaines communautés ethniques  justifient leur enclavement social et économique par la stigmatisation planifiée des ethnies hégémoniques. Cette appréhension parfois légitime est confortée par la marginalisation de ces communautés ethniques dans le partage des ressources politico administratives du pays. Il est admis dans le contexte camerounais que le pouvoir politico-administratif est producteur de rentes économiques et financières, un instrument par excellence d’accumulation des utilités de survie. Dans une telle disposition mentale, la conscience ethnique érigée en ressource politique devient une ressource de conquête des biens matériels d’où l’exigence d’un partage équitable du national-cake.

                      Aristide Mono

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

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