Biya Paul, 33 ans de régime prétextuel

Le régime de Yaoundé, comme bon nombre d’autres pontificats d'Afrique, a su user de prétextes pour justifier ses cuisants échecs.

AKUK PEOPLE

Le régime de Yaoundé, comme bon nombre d’autres pontificats d’Afrique, a su capitaliser le prétexte comme ressource politique, afin de justifier ses cuisants échecs et occulter les réels motifs de son incapacité à conduire des réformes sociales, politiques et économiques. Les prétextes généralement mobilisés par le régime sont les quelques conjonctures critiques qui ont travaillé le pays à savoir : le coup d’Etat manqué de 1984 ; les plans d’ajustement ; les villes mortes ; la dévaluation du franc Cfa ; le conflit de Bakassi ; les privatisations,  etc.

Aujourd’hui, la lutte contre Boko Haram sert de prétexte pour faire du chantage au peuple camerounais, justifier la sous-consommation du budget d’investissement public, l’échec des OMD, le taux grandissant du chômage, l’inertie, les détournements spectaculaires des fonds publics, l’avancée à pas d’escargot des projets dits structurants et souvent même les déculottés des lions devenus domptables.

Il est clair qu’au vu de la longévité un peu plus débordante du règne du « renouveau », on n’est loin de dire que cette tactique du prétexte a été inopérante. Ces prétextes ont toujours permis au régime Biya de continuer de bénéficier de l’état de grâce de la masse qui ne fait que garder vainement espoir, même 33 ans après.

Le régime prétextuel : au-delà du difficile consensus autour de la notion

Parler de régime prétextuel semble a priori complexe et peut même être taxé d’un « autre camerounisme », cela va de soi.   Sous réserve des résultats d’éventuelles batailles conceptuelles autour de la notion de régime prétextuel, l’expression ne doit pas être vidée de son substrat. Le régime prétextuel est cette pratique qui consiste pour l’élite au pouvoir de faire du Ponce-pilatisme devant ses multiples échecs, faisant croire au peuple que les causes résident dans des contraintes extérieures (conjoncture) non voulues et inéluctables. Or, en observant le train de vie princier des barons du régime, on aimerait savoir pourquoi ils ne sont pas touchés par ces crises. Bref c’est du bluff !

Les premiers pas du régime prétextuel

Biya Paul, 33 ans de régime prétextuel, c’est l’inscription dans la continuité d’une manœuvre qui a rendu de loyaux services aux incompétents africains de la première heure qui pouvaient à chaque fois convoquer la traite négrière, la colonisation, les résistances nationalistes pour justifier leur mauvaise foi à conduire de véritables réformes. Le régime prétextuel de Biya manie bien les louvoiements pour mieux neutraliser la grande masse naïve et la maintenir depuis trois décennies dans l’ « immergence ».

A son arrivée au pouvoir en 1982, le président Biya Paul a suscité une pluie d’espoirs, c’était un ouf de soulagement, la masse était convaincue que le Cameroun était « Born again ». Le régime n’a d’ailleurs eu besoin d’aucun référendum pour vêtir à son champion un manteau de « Born again » (l’homme du renouveau). Les gros projets ont été mis sur agenda, la rigueur et la moralisation ont été érigées en cantique national.  Le parti unique a même opté de mettre arrogamment le mot « démocratie » dans son nouveau patronyme et pourtant la réalité faisait état d’un monolithisme de type autoritaire parfois totalitaire.

Jusqu’en 1990 rien de tout ce bavardage de propagande n’a été mis en œuvre. Alors pour se refaire une légitimité face à l’échec consommé et confirmé, le régime n’a pas tardé de s’appuyer sur deux conjonctures certes pertinentes, mais pas déterminantes dans l’explication des causes du fiasco.

Le coup d’Etat manqué et l’impact du choc pétrolier de 1986 comme cause de l’échec de la décennie 80

La première conjoncture qui a servi de faux-fuyant pour ne rien faire a été le coup d’Etat manqué de 1984. Ce malheureux incident entre les membres d’une même mafia a été un tremplin pour justifier la faillite du régime pendant ladite période. Quelques saxophonistes de la cour royale continuent aujourd’hui d’arguer que le président n’a pas eu de répit à son arrivée au pouvoir. Il a donc fallu que le peuple paye la note douloureuse de ce parricide politique, or il n’y était au fond pour rien.  On estime alors que Biya a connu des frayeurs politicomilitaires qui ont étouffé ces ambitions d’alors (la dynamique du renouveau), désormais il n’était plus question de satisfaire les Camerounais, mais de sécuriser le pouvoir.

Sacré prétexte !

Un autre subterfuge évoqué pour justifier l’échec des années quatre-vingt a été, l’impact du choc pétrolier sur les économies du Sud, les obligeant de revoir leurs ambitions à la baisse, ce qui a aussi permis aux institutions de Breton Wood d’engager une colonisation économique et financière. Le Cameroun est sous perfusion avec ces fameux plans d’ajustement.

Ce constat peut bel et bien être partagé avec nos valeureux panafricanistes, seulement, les plans d’ajustement et autres manœuvres occidentales ne peuvent fleurir en Afrique que s’ils bénéficient de la complicité d’une catégorie de dirigeants jouissant exclusivement de la légitimité politique venant des grandes chancelleries. Cette colonisation a servi une fois de plus d’escapade au régime pour ne rien faire et  justifier par exemple l’éternel renvoi de la construction du barrage de Natchigal aux calendes grecques.

Bon, passons !

La décennie 90 offrira un bon pactole de prétextes pour le régime de se gratter les couilles à volonté : les perturbations sociopolitiques (villes mortes),  la dévaluation du franc Cfa et le conflit de Bakassi.

Ces quelques événements ont exigé un autre état de grâce du peuple en faveur du régime Biya Paul. La démocratie est refusée aux Camerounais, les salaires sont réduits de 50 %, on demande au peuple de serrer la ceinture s’il veut voir le bout du tunnel. Au final c’est une décennie d’échec total du régime.

Les villes mortes, la dévaluation et le conflit de Bakassi sont pointés du doigt, le régime estime qu’il n’y est pour rien. Sacrée feinte pour solliciter un autre état de grâce et d’autres mandats ! Il fallait se battre pour la paix, il fallait éviter l’effondrement économique du pays, il fallait défendre la patrie face à un agresseur nigérian, bref un tas de blablabla.

Les Camerounais dans leur résignation symboliquement imposée se sont tus.

Plus tard, le régime retrouve sa quiétude, le Nigeria est défait, les Camerounais s’adaptent à l’austérité, l’ex-parti unique reprend le contrôle du jeu politique, il est plus que stable avec une majorité frauduleuse de plus de 97 % à la présidentielle de 1997. Mais rien ne bouge au finish.

Les plans d’ajustement, les privatisations, le souci d’atteindre le point d’achèvement (…) comme causes des échecs de la première décennie du 21e siècle

A partir de 2000, les objectifs du millénaire sont fixés, les « grandes ambitions » se métamorphosent en « grandes réalisations », les projets structurants sont annoncés avec plus de mille « poses de la première pierre ». Dix ans plus tard, on trouve des échappatoires pour justifier l’inertie. Les arguments phares sont la privatisation et les plans d’ajustement de troisième génération avec ce parcours de Golgotha vers le point d’achèvement. Alors une fois de plus, le peuple camerounais est prié d’être compréhensif et indulgent devant cette autre décennie de fiasco, le meilleur reste à venir, on parle de croissance à N chiffres, de projets structurants, d’ici peu le pays sera transformé en vaste chantier.

Boko Haram, la goutte qui fait déborder le vase

Depuis quelques années, les attaques de Boko Haram justifient désormais tous les échecs même la sous-consommation du budget d’investissement public et, dans une autre mesure, les débâcles répétées des lions désormais domptables du Cameroun.

On remarque que les Camerounais sont bernés par un tas d’arguments plus ou moins pertinents, rien de véritablement fondamental dans l’explication de l’échec global du régime 33 ans plus tard.

Pendant ce temps…

Les Camerounais, à tort ou à raison ont continué d’accorder les circonstances atténuantes au régime, or, entre-temps l’économie du pays a été éventrée, le système de reproduction a connu ses heures de gloire, certains ont investi dans l’armement pour se préparer à éventrer les Camerounais cette fois-ci.

A Chirac de comprendre

Alors, lorsque Jacques Chirac se demande : « Mais comment fait-il pour diriger depuis si longtemps un pays aussi complexe en s’y consacrant peu ? », il doit comprendre que le régime Biya a comme l’une des principales ressources de sa stabilité en maintenant le  peuple dans l’espérance.

Cependant, « on peut tromper tout le peuple une partie du temps, on peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais jamais tout le peuple tout le temps ».

 

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

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