Cinquantenaire de la réunification : la cohabitation entre anglophones et francophones

A l’heure où le Cameroun célèbre avec trois ans de retard le cinquantenaire de la réunification, il est important de jeter un regard sur le concubinage entre les deux ex-colonies britannique et française dans la gestion de l’Etat désormais unitaire. La cohabitation entre anglophones et francophones a toujours été animée par la résurgence des replis identitaires amenant à chaque fois le politique à demeurer attentif au problème de l’intégration nationale. Plusieurs astuces sont déployées pour une forclusion des intentions et tensions sécessionnistes portées par l’aile radicale du SCNC, un groupuscule politique qui s’attèle à saper l’unité nationale.

Dans ce sens deux types de thérapie ont été utilisés tout au long de notre histoire, il s’agit, pour reprendre l’analyse du socio-anthropologue Jean Njoya, d’une part, de l’approche « consensualiste » ayant court pendant le monolithisme. Elle a créé une communauté imaginaire (Etat-nation) en voulant dissoudre les individualités culturelles et linguistiques dans l’Etat-nation d’où la création d’un parti unique. Parler d’anglophonie ou de francophonie était un tabou, bref c’était un rejet de la diversité. D’autre part, on a usé d’une approche purement agonistique où il fallait désormais enlever le masque Etat-nation qui tentait de voiler les disparités entre une identité anglophone et francophone. Ayant donc été exacerbée par le pluralisme naissant de 1990, la Constitution va essayer de réguler normativement la gestion des pluralités culturelles en reconnaissant dans son préambule le principe du respect de la diversité.

Malgré l’application de ces deux approches pour une cohabitation entre anglophones et francophones, les grincements de dents persistent chez les populations anglophones, originaires du Sud-Ouest et du Nord-Ouest qui ne tardent pas à dénoncer leur marginalisation. Mais ces griefs ne sont pas portés par les en bas d’en bas, mais par des élites insatisfaites du partage du national cake le qualifiant de léonin.

Il est à préciser que depuis l’institution de la gestion agonistique, un consensus semble se dégager dans la dévolution du pouvoir, le président Biya étant francophone, le poste de premier ministre est resté jusqu’ici une quote-part des anglophones.

Le même équilibrage est ressenti dans le champ politique concurrentiel, certes le parti au pouvoir est né à Bamenda, mais il apparaît comme un instrument politique des francophones, en face on a le SDF (Front social démocrate) plus anglophonisé qui continue à s’affirmer comme le principal parti d’opposition. Le rapport de force électoral est donc partagé entre les deux diversités linguistiques concourant ainsi à l’intégration nationale.

L’acte fort de l’unité des ex-colonies, l’institutionnalisation du bilinguisme, est l’une des caractéristiques du système éducatif camerounais. A côté des établissements spécifiquement bilingues, il est institué des cours d’anglais dans les sections francophones et de français dans les sections anglophones avec un coefficient élevé lors des évaluations. L’enseignement supérieur n’est pas en marge de cette intégration nationale, ici les enseignements sont dispensés au gré de l’enseignant dans l’une ou l’autre langue.

Dans le même sillage d’une cohabitation harmonieuse, l’administration camerounaise est bilingue, les textes sont promulgués dans les deux langues, les annonces et autres affiches en sont également. Les programmes de tous les médias prévoient des émissions en anglais comme en français. On peut donc constater que le Camerounais vit au quotidien avec ce passé colonial même dans le fond de la population moins instruite chacun s’évertue à s’intégrer dans ce biculturalisme linguistique.

Malgré les particularités des systèmes administratifs, la cohabitation est bien coordonnée par exemple dans le cas des textes juridiques (l’héritage du droit anglais et du droit français). Car il faut le rappeler, les anglophones ont hérité de l’indirect rule et les francophone du direct rule des colons gaulois.

Par ailleurs il est à noter que ce qui est vulgairement appelé « Le problème anglophone » pure construction politique, a du mal à imposer son hégémonie dans l’agenda politico-administratif tout simplement parce qu’il y a d’autres grandes identités qu’il faut gérer au quotidien. Il y a le cas de la gestion de l’épineuse cohabitation entre les nordistes musulmans et les sudistes chrétiens, deux complexes ethniques qui jusqu’ici se gardent l’exclusivité de la magistrature suprême. Ces autres replis ethniques, confessionnels viennent atténuer l’exacerbation des identités linguistiques ce qui donne l’impression aux politiciens anglophones qu’on veut banaliser leurs revendications certes pertinentes, mais plus instrumentalistes, puisqu’au fond ils ne sont pas aussi marginalisés que les Pygmées et les Mbororos.

Cependant au-delà de cette gestion plus ou moins louable de la cohabitation entre anglophones et francophones, il y a lieu de craindre une éventuelle fracture entre les deux identités. Comme on l’a dit plus haut, quelques hommes politiques anglophones véreux prônant la sécession tentent d’enrôler les populations anglophones dans une logique d’hostilité prétextant que leur misérabilité relève d’un complot et que les francophones auraient un train de vie princier. Ce qui est une simple manipulation puisque même  francophone, chrétien et béti comme Biya, nul n’est immunisé contre les fougues du système anthropophagique de Yaoundé. Donc, si les anglophones croupissent dans la misère comme tous les autres Camerounais cela est le fruit non pas d’une marginalisation, mais d’une politique publique de privation et de privatisation des ressources politiques, économiques et financières.

La nature plurielle de la culture camerounaise surtout celle issue de la collusion du système britannique et français renforce davantage le statut du pays comme une Afrique en miniature. La complémentarité des traditions linguistiques donne une plus-value au Cameroun qui non seulement est bilingue, mais a plus d’ouverture sur l’espace international avec par exemple son affiliation à la fois au Commonwealth et à l’Organisation internationale de la francophonie.

 

 

Aristide MONO

Publié par Aristide MONO

Directeur de publication du journal la voix de la lékié. journaliste-activiste politique et Président de l'association Jeunesse et Citoyenneté Active.

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